Colin Noverraz

Écrire depuis les seuils

Auteur franco-suisse, titulaire d’un Master ès Lettres en français  moderne de l’Université de Lausanne, j’écris des romans et des textes situés à la  croisée de l’intime, du merveilleux discret, de la science-fiction sensible et d’une  réflexion sur ce qui permet à une vie de rester habitable. 

Mon travail part souvent de choses simples : une maison que l’on doit vider, une gare, un  objet oublié dans un tiroir, un jardin sous la pluie, une tasse, un silence, un animal qui  apparaît au mauvais — ou au bon — moment. Ces éléments ordinaires m’intéressent  parce qu’ils contiennent parfois davantage qu’ils ne semblent promettre. Ils gardent une  mémoire, une absence, un retard, une bifurcation. Ils deviennent les points de départ  d’une question plus vaste : que faisons-nous de ce qui a été perdu, différé, mal compris  ou laissé de côté ? 

J’écris moins pour résoudre ces questions que pour leur donner une forme respirable.  J’aime les récits qui ne ferment pas le monde trop vite, qui laissent une place à  l’incertitude, aux plis, aux traces, à ce qui ne se laisse pas réduire à une explication  nette. Dans mes textes, la réparation n’est jamais une remise à neuf : elle ressemble  plutôt à une couture visible, fragile, parfois maladroite, mais suffisamment solide pour  que quelque chose puisse recommencer. 

Un parcours entre littérature, recherche et transmission

J’ai d’abord étudié les Lettres modernes à l’Université d’Aix-Marseille, où j’ai suivi une  formation en littératures française, anglaise et espagnole, en analyse textuelle, en  histoire littéraire et en théorie littéraire comparée. Ces années ont confirmé mon goût  pour les textes qui voyagent, se répondent, se déplacent d’une langue à l’autre ou font  apparaître des mondes différents à l’intérieur du nôtre. 

J’ai ensuite poursuivi un Master ès Lettres en français moderne à l’Université de  Lausanne. Mon mémoire, dirigé par le professeur Alain Corbellari, portait sur l’humour  dans l’œuvre de Jules Verne : sur la manière dont la science, la maniaquerie, l’étourderie  et le comique y deviennent des forces narratives, mais aussi des façons de regarder  autrement le monde. Cette recherche m’a permis de revenir longuement à un auteur qui  m’accompagne depuis longtemps et dont j’aime la capacité à mêler l’aventure, la  curiosité scientifique, l’invention, l’inquiétude et le rire. 

Je prépare aujourd’hui un projet de thèse de doctorat consacré à la question du langage  dans la science-fiction française contemporaine. Cette recherche prolonge  naturellement mes propres préoccupations d’écriture : je m’intéresse à la manière dont  les mots façonnent notre rapport au réel, à la façon dont une langue peut contenir ou  libérer une pensée, et à ce que la science-fiction révèle de nos manières d’habiter le monde. Les récits d’anticipation, les dystopies, les mondes imaginaires et les formes  plus oniriques ne m’intéressent pas comme de simples échappées hors du réel : ils  permettent souvent de le regarder avec plus de précision, d’en révéler les  contradictions, les fragilités et les possibles. 

Mon rapport aux livres est aussi lié à la transmission. J’ai effectué des stages  d’observation dans l’enseignement, au primaire comme au secondaire. Ces  expériences m’ont rendu attentif à la diversité des rythmes, des manières de comprendre, des façons d’entrer dans une consigne, un texte ou une idée. Elles m’ont  appris qu’expliquer ne consiste pas seulement à simplifier : il s’agit aussi de chercher  une forme juste, de créer un passage, de trouver le mot, l’exemple ou le détour qui  permet à quelqu’un de se sentir enfin autorisé à comprendre. 

J’ai également effectué un stage au sein d’une ludothèque, où j’ai participé à la  formalisation de procédures internes, à l’organisation de ressources, à la rédaction de  documents de formation pour les bénévoles et à l’amélioration de certains outils de  communication. Cette expérience m’a beaucoup plu parce qu’elle relie deux  dimensions qui me sont chères : la précision de l’écriture et la circulation concrète des  imaginaires. Les histoires ne vivent pas seulement dans les romans ; elles circulent  aussi dans les jeux, les règles que l’on explique, les objets que l’on partage, les tables  autour desquelles on se retrouve et les espaces collectifs où l’on apprend à jouer  ensemble. 

Mon passage aux Archives communales de Renens a également nourri mon intérêt pour  les traces, les classements, les documents, les objets conservés et les manières dont  une société décide de garder ou d’oublier. Cette attention à la mémoire matérielle  traverse naturellement mes textes : je suis sensible aux maisons, aux papiers, aux  photographies, aux livres annotés, aux meubles, aux gestes quotidiens et à tout ce qui  continue parfois à parler lorsque les personnes ont disparu. 

Parallèlement, je suis rédacteur culturel pour L’Auditoire, le journal des étudiant·es de  l’Université de Lausanne. J’y trouve un autre rapport à la littérature et à la culture : écrire  sur des œuvres, les rendre accessibles, chercher ce qui peut donner envie de les  découvrir, faire circuler des idées sans les appauvrir. J’ai aussi eu l’occasion de  présenter, dans le cadre de Digital Dreams à l’UNIL et à l’EPFL, une mini-conférence  consacrée à la possibilité d’adapter La Divine Comédie de Dante en jeu vidéo. Cette  expérience a prolongé mon intérêt pour les passages entre littérature, images, récits  interactifs et imaginaires contemporains. 

Écrire pour agrandir le réel

L’écriture est entrée très tôt dans ma vie. Elle a d’abord été une manière de prolonger le  réel lorsqu’il me paraissait trop rapide, trop fermé ou trop difficile à saisir. J’aimais  inventer des mondes, des personnages, des passages, des systèmes, des histoires qui  permettaient de donner une forme à ce qui, dans la vie ordinaire, restait encore diffus ou  impossible à dire. 

Avec le temps, mon rapport à l’écriture a changé. Je ne cherche plus seulement à  inventer des ailleurs ; j’essaie aussi de mieux regarder ce qui se trouve déjà là. Une  cuisine, une chambre, une rue, une montagne, une mare, une bibliothèque, un jardin,  une gare ou une maison peuvent contenir des questions immenses. J’aime partir d’un  geste très concret — ouvrir une porte, boire un café, pousser un portail, retrouver un  carnet, écouter un craquement dans un escalier — puis laisser ce détail déplacer peu à  peu la perception. 

Mes textes reviennent souvent vers les seuils : ce qui sépare l’enfance de l’âge adulte,  l’avant de l’après, le rêve du réel, le départ du retour, la présence de l’absence, la vie  vécue de celle qui aurait pu l’être. Je crois que beaucoup de choses importantes se  jouent dans ces zones intermédiaires. Pas forcément dans les grands choix  spectaculaires, mais dans les silences prolongés, les phrases que l’on ne dit pas, les  gestes que l’on diffère, les invitations auxquelles on ne répond pas, les trains que l’on ne  prend pas. 

J’écris aussi beaucoup sur la difficulté de trouver sa place. Mais, plus encore, sur la  possibilité de trouver des conditions de retour. Une place parfaite n’existe peut-être pas.  En revanche, il est parfois possible de créer autour de soi des conditions suffisamment  justes pour respirer, aimer, penser, travailler, écrire, recommencer. Cette idée traverse  mes personnages : ils ne cherchent pas toujours à devenir quelqu’un d’autre ; ils  cherchent à revenir vers une version plus vivante d’eux-mêmes. 

Le vivant, les animaux et les mondes discrets

Le vivant tient une place importante dans mon imaginaire. Les paysages, les saisons, les  arbres, les mares, les mousses, les oiseaux, les animaux, les insectes, les nuages ou les  lumières de fin de journée ne sont jamais pour moi de simples décors. Ils participent à  la narration. Ils sont des présences, parfois discrètes, mais capables de déplacer une  scène entière. 

Je suis particulièrement sensible aux animaux, notamment aux chats, parce qu’ils  incarnent une forme de proximité libre. Ils peuvent être présents sans se laisser  posséder, proches sans devenir transparents, tendres sans se mettre au service de nos  attentes. Dans mes récits, ils apparaissent souvent comme des passeurs : non pas des  symboles à déchiffrer, mais des êtres qui ralentissent le regard, obligent à prêter  attention, rappellent qu’il existe d’autres manières d’habiter un lieu. 

Mes engagements associatifs autour de l’écologie, de la cause animale, des éco émotions et de la médiation nourrissent également cette sensibilité. Je participe  notamment à l’animation de temps d’échange autour des émotions liées aux crises  écologiques, à des actions ponctuelles de sensibilisation à la cause animale, ainsi qu’à des espaces de conversation en français avec des personnes migrantes. Ces  expériences renforcent ma conviction que la littérature peut être un lieu d’attention :  non pas un lieu où l’on prétend sauver le monde par de belles phrases, mais un lieu où  l’on apprend à mieux voir ce qui mérite d’être protégé. 

Mes lectures et mes inspirations

Parmi les auteurs qui m’accompagnent le plus durablement, Jules Verne occupe une  place essentielle. J’aime chez lui l’alliance entre la précision scientifique, l’humour,  l’aventure, la curiosité, la construction de mondes et une inquiétude parfois très  moderne face au progrès, à la technique ou au désir de tout maîtriser. Ses récits m’ont  appris qu’une imagination foisonnante peut rester profondément ancrée dans la matière  du monde. 

Jorge Luis Borges compte également beaucoup pour moi, notamment pour ses  labyrinthes, ses bibliothèques, ses bifurcations, ses mondes emboîtés et ses récits où  le temps semble toujours pouvoir prendre une autre direction. Son œuvre nourrit mon  intérêt pour les vies possibles, les réalités parallèles, les livres qui transforment ceux qui  les lisent et les questions qui ne cherchent pas à se résoudre mais à se déployer. 

Je suis aussi très sensible aux univers d’Alain Damasio, pour son travail sur les voix, le  langage, les formes de résistance, la puissance du collectif et les mondes qui menacent  de devenir trop lisses, trop surveillés ou trop uniformes. Son écriture rejoint mes propres  préoccupations sur la nécessité de laisser au réel une part d’imprévu, d’opacité, de  contradiction et de vivant. 

Guillaume Apollinaire, Edgar Allan Poe, H. P. Lovecraft et Bernard Werber appartiennent  également à ma constellation de lectures. Chez Apollinaire, j’aime la liberté, le  mouvement, la mélancolie lumineuse et la capacité à faire entrer la modernité dans le  poème. Poe me touche par son rapport aux maisons, aux présences, aux obsessions et  aux dérèglements du réel. Lovecraft nourrit mon goût pour le vertige cosmique, les  paysages qui deviennent soudain trop vastes pour notre langage et les inquiétudes qui  naissent lorsque le monde cesse de répondre à nos catégories. Bernard Werber m’a  marqué par sa capacité à faire dialoguer récit, science, humour, imagination et points  de vue non humains. 

Je lis aussi volontiers des essais qui déplacent le regard vers le vivant, les mondes  invisibles, les paysages et le cosmos. J’aime les réflexions d’Olivier Remaud sur les  manières d’habiter la Terre, les explorations de Merlin Sheldrake sur les réseaux  fongiques et les interdépendances du vivant, les travaux de Jessica Serra sur la  perception animale, ou encore les ouvrages de Trinh Xuan Thuan qui font dialoguer  science, contemplation et vertige cosmique. 

Ces lectures, très différentes dans leurs formes, se rejoignent pour moi dans une même  question : comment élargir notre regard sans perdre le contact avec ce qui est proche ? 

Comment penser le vaste sans oublier la tasse sur une table, le chat qui dort au pied  d’un lit, la mousse au bord d’un chemin, le bruit d’une maison la nuit ou la manière dont  une main cherche un interrupteur dans le noir ? 

Ce que j’écris aujourd’hui

Je poursuis aujourd’hui plusieurs projets littéraires qui prolongent ces préoccupations.  Je travaille notamment sur des récits où le réel contemporain, la question écologique,  l’intime, l’imaginaire et les formes de science-fiction se rencontrent. Certains de ces  textes explorent les relations entre ciel, nuit, vivant discret et mémoire ; d’autres  interrogent les mondes qui voudraient se refermer sur une perfection trop lisse, trop  lumineuse ou trop contrôlée. 

J’écris également des textes plus fragmentaires, à la frontière de l’essai, du récit  autobiographique oblique et de la prose poétique. Ils me permettent d’interroger les  manières singulières de percevoir, de penser, de circuler dans les lieux, de vivre le  temps, les sons, les attentes, les habitudes et les malentendus. Là encore, il ne s’agit  pas de produire un mode d’emploi de soi-même, mais de chercher des formes assez  justes pour que l’expérience puisse devenir partageable. 

En 2026, j’ai eu la joie d’être lauréat, dans la catégorie prose, du concours « Les 10 mots  » de l’Association Anagramme à Grenoble, pour ma micro-nouvelle de science-fiction Le  continuum du quai 13. Mon conte écopoétique Les Nyxioles et  Le voile de la rivière a  également été distingué par Le Paginarium. Ces encouragements m’ont touché parce  qu’ils confirment que mes textes peuvent trouver des lecteurs au-delà de leur espace  de naissance, et parce qu’ils m’encouragent à continuer à faire dialoguer l’imaginaire, le  vivant, le doute et l’attention au monde. 

Bibliographie

La Maison des vies non vécues, roman, Paris, L’Harmattan, collection « Rue des Écoles», fin juin 2026. ISBN : 978-2-336-62280-4.

Le continuum du quai 13<, micro-nouvelle de science-fiction, lauréate du concours «  Les 10 mots », Association Anagramme, Grenoble, 2026. 

Les Nyxioles et le Voile de la rivière, conte écopoétique, distingué par Le Paginarium,  2026. 

La Maison des Vies non vécues

J’y raconte l’histoire de Simon Valère, qui revient dans la maison familiale après la mort  de sa mère afin de la vider avant sa vente. Il croit n’y rester que quelques jours : trier les  papiers, répartir les objets, faire ce que tout le monde appelle simplement « tourner la  page ». Mais les maisons ne se laissent pas toujours vider aussi facilement. 

Derrière les meubles recouverts de draps, les tiroirs trop bien rangés et les pièces  silencieuses, Simon retrouve peu à peu des traces de ce qu’il a été : ses anciens  manuscrits, ses renoncements discrets, les phrases qu’il n’a jamais dites, les décisions  qu’il a trop longtemps repoussées. Une chatte noire, Bastet, apparaît alors sur le muret  du jardin. Sa présence, libre, calme et mystérieuse, accompagne Simon dans une  traversée plus intime : celle des vies qu’il aurait pu mener s’il avait répondu autrement,  aimé autrement, osé davantage ou cessé d’attendre le moment idéal. 

Le roman ne raconte pas le désir de recommencer sa vie à zéro. Il s’intéresse plutôt à ce  qui demeure lorsque l’on cesse de rêver à une existence parfaite. À travers le deuil, la  mémoire, les regrets, les objets, les maisons et la présence étrange d’un chat noir, La  Maison des vies non vécues pose une question simple et vertigineuse : que faisons nous des vies que nous n’avons pas vécues ? 

J’ai voulu écrire un roman initiatique, sensible et légèrement fantastique, où le  merveilleux ne sert pas à fuir la réalité, mais à la regarder autrement. Bastet ne donne  pas à Simon une vie idéale. Elle l’oblige plutôt à regarder les choix qu’il a différés, les  liens qu’il n’a pas su habiter, les renoncements qu’il a transformés en habitudes. À  travers elle, Simon découvre que les vies non vécues ne sont pas seulement des  fantômes tournés vers le passé : elles peuvent aussi devenir une invitation à revenir vers  le présent. 

La Maison des vies non vécues est donc un roman sur le deuil, les bifurcations, la  mémoire et les secondes chances imparfaites. Mais c’est aussi un livre sur la possibilité  de cesser de vivre depuis le seuil. Sur la possibilité, non pas de devenir quelqu’un  d’autre, mais d’habiter enfin sa propre vie.

En savoir plus…  https://www.linkedin.com/in/colin-noverraz-164317391/

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