Aller simple de Bolivie au Nicaragua, Rosemarie Fournier
Editions Alpha Delta 2026
Carnet de route
Changer de quotidien, de travail, d’objectif, de rythme, de respiration et d’envies, le voyage devient essentiel et existentiel.
Avec E échanger Rosemarie Fournier a ainsi donné un nouveau sens à sa vie durant plusieurs années, quittant son Valais natal pour gagner l’ Amérique du Sud, Cotchabamba en Bolivie puis le Nicaragua, à Managua notamment.
La découverte d’un nouvel univers, d’une civilisation ancestrale et millénaire avec ses traditions, ses mœurs et ses évolutions vers la modernité. Tout un chamboulement, dans les habitudes, dans la tête et l’improbable du quotidien.
Les surprises et les étonnements deviennent le lot de chaque jour qui passe, la découverte accompagne la vie au quotidien.
Bibliothécaire de formation Rosemarie Fournier va apporter ses connaissances, son expérience , son savoir-faire et son empathie dans plusieurs écoles , bibliothèques de Bolivie et du Nicaragua.
Un carnet de route passionnant
Son récit est un carnet de route où se mêlent ses rencontres avec les paysans aguerris et déterminés de l’ Altiplano, les enfants des rues déshérités des concentrations urbaines, les familles pauvres victimes d’injustice de la part d’une société hiérarchisée qui sépare les classes sociales sans souci d’égalité de chances.
Le voyage dans son essence implique une envie de communiquer, de partager, de donner aussi.
Aller vers l’autre, le découvrir, lui apporter des parts intimes et parfois insoupçonnées de soi-même , accepter les différences. , avoir de la patience et beaucoup vivre en communion, en immersion, au quotidien avec un autre modus vivendi.
Tout cela l’auteure nendette l’a intégré dans ses pérégrinations, même si cela n’a pas toujours été facile. Voilà en quelques lignes le début et les motivations de cette aventure humaine: « J’explique. Mon engagement à E-CHANGER, une organisation suisse qui envoie des coopérants dans les pays du sud. Le travail qui m’attend à Tarija, une ville du sud du pays. Je m’y rendrai en janvier, quand j’aurai maîtrisé l’espagnol. Le projet d’appui à des bibliothèques et des centres de documentation, à travers la formation de bibliothécaire. Pour trois ans… »
Des moments inoubliables
Il y aura l’apprentissage de l’espagnol, une nécessité vitale, à marche forcée, la découverte des maisons boliviennes, des patio, des gestes du quotidien, de la vie simple, des lessives sur des pierres arrondies oú l’on répète des pratiques ancestrales. Et puis il y a la nourriture, des découvertes et des surprises: « J’aime les pommes de terre. Heureusement, car elles sont omniprésentes à chaque repas. Jaunes, blanches, violettes, rouges… Un arc-en-ciel de patates. Et juste à côté sur l’assiette, une grosse cuillerée de riz. Un peu de viande de poulet ou de porc de l’autre côté et une montagne de salade par-des-sus… C’est Vita qui cuisine, et c’est René le préposé à la boisson. Jus de passiflore ou d’orange, citronnade… Les jours fastes, c’est une bouteille de Coca-Cola …»
Le choc des cultures sera aussi grand, il faudra s’y habituer, la retenue helvétique sera vite bousculée par les abrazos et une joie , une bienveillance permanente, le tout dans une écriture fluide, rythmée, entraînante, qui donne toujours l’envie d’aller plus loin.: « Le choc est rude en arrivant en Amérique latine. Les gens sont aussi chaleureux que leur soleil. Ils me prennent dans leurs bras en me souhaitant la bienvenue. Et l’étreinte dure, dure… Je me sens piégée. Je n’ose pas repousser cet élan de cordialité qui envahit ma bulle personnelle. J’attends stoïquement que ça passe et qu’on me laisse reprendre ma distance de sécurité. Proxémie…
Le mot m’est devenu familier.
Difficile, pour une ressortissante de la froide Helvétie, habituée à un certain formalisme, de se retrouver enveloppée à journée faite dans ces étreintes amicales, même de la part de parfaits inconnus. Je préfère les mots doux qu’on me balance partout.
La marchande de légumes :
– Amor, qué vas a llevar ? Amour, qu’est-ce que tu vas acheter ?
Mon voisin :
– Mi reina, me prestas tu regadera ? Ma reine, tu me prêtes ton arrosoir ?
Et même le chauffeur de taxi :
– Hola, guapa mía, a dónde vas ? Bonjour, ma jolie, où vas-tu ?
Je trouve cela très amusant, du moment que mon espace intime est respecté.
Avec le temps, je m’habitue. Au bout de quelques semaines, je trouve cela naturel. Au bout de quelques mois, c’est moi qui prends les gens dans mes bras. Ma bulle s’est agrandie, j’ai repoussé plus loin les barrières. »
Et enfin le travail commence, son espagnol est fonctionnel , les compétences de bibliothécaire de Rose-Marie vont pouvoir entrer en jeu: « La bibliothèque du CEEBA, j’ai été engagée pour aider à la réorganisation de la bibliothèque et à la formation de Yuly, sa responsable.
Les cheveux bouclés ramenés sur la tête un peu n’importe comment, des yeux qui pétillent derrière ses lunettes, elle m’arrive à peine à l’épaule. Elle s’affaire en pépiant et en éclatant de rire à chaque instant. Elle trimballe un escabeau partout où elle va. Elle est tellement petite…
Yuly n’est pas bibliothécaire. C’est une protégée du Padre Daniel qui l’a nommée à ce poste pour qu’elle ait du travail. Elle se contente donc du rôle de gardienne des livres.
La bibliothèque du CEEBA est le seul centre de documentation de toute la région sur l’éducation spécialisée et le handicap. Près de 2000 volumes sont alignés sur des étagères en bois. À première vue, cela semble merveilleux. À y regarder de plus près, je constate rapidement qu’une grande partie des livres sont en très mauvais état, obsolètes ou hors sujet. … » Rosemarie devra s’habituer à travailler avec des moyens différents de ceux de chez nous , à s’adapter et aussi à faire des concessions parfois.
Que de surprises dans ce livre de Rosemarie Fournier on peut ainsi passer de la rencontre avec le solitaire Bernardino Diaz et ses moutons dans la montagne à l’accident avec un motard d’agent traquant les narco trafiquants boliviens. Suspens et surprises au rendez-vous.
Découvertes permanentes
L’ouvrage de Rose-Marie Fournier nous parle ainsi sur 200 pages, dans un rythme soutenu et agréable, avec une écriture souple et vivante de cette expérience existentielle avec des descriptions des gens, des lieux, des relations humaines, des situations cocasses, avec des pointes d’humour qui apportent des variations et des moments de détente aussi. Au Nicaragua on découvre l’insécurité et le brouhaha d’une mégalopole, les déambulations dans la ville immense, l’amitié et la proximité avec les collègues et les amies. C’est un pays oú la religion y a aussi son importance, catholique, évangéliste.
La révolution sandiniste est également encore présente dans de nombreux esprits, avec ses montées de violence, ses affrontements, entre personnes et groupes de villageois, et la chute en. 1980 du demi-siècle de la dictature de la famille Somoza. L’Armée populaire d’alphabétisation des Sandinistes va faire des miracles: en quelques six mois seulement 400000 personnes vont apprendre à lire et à écrire, et à compter, ce phénomène mettant en mouvement un mélanges des populations urbaines et rurales. Tout un pan d’histoire que Rose-Marie Fournier évoque avec précision et chaleur dans son récit.
On peut aussi découvrir dans @ Aller simple des passages anodins Bolivie au Nicaragua » des moments sombres comme le destin de Lazaro , sa fin misérable… les problèmes énormes du système de santé publique du pays oú il vaut mieux être riche si l’on est malade, les classes délaissées devant se débrouiller elles-mêmes, à la grâce de Dieu.
Multiplicité des scènes de vie
On peut aussi se délecter de passages anodins où le boa gobe goulûment une chauve-souris, les rencontres avec les petits vendeurs au feu rouge comme Margarita qui dans la grande ville proposent au bord de la route des noix de cajou,.. ou même des perroquets ou des iguanes…. rencontré insolite à Bluefields , étrange et éphémère.
Mais aussi la poésie avec Dario et de nombreux autres poètes, comme par exemple une amie bibliothécaire. « Voici un poème composé par Lissette Ruiz Contreras, directrice de la Bibliothèque et Archive historique, ma cheffe, collègue et amie, bibliothécaire et poète :
Los ruidos del silencio igual
que las brasas – tiritan,
suenan a estériles notas de
guitarra.
A estos ecos del silencio
enmarcados en bordes dorados
Les bruits du silence
comme les braises
grelottent, semblent de
stériles notes de guitare.
À ces échos du silence
bordés d’or//
les falta un caracol
les falta Mozart
les falta un trozo de locura
de Van Gogh,
les falta la luz de tus ojos
miopes
para escaparse a tu lado.//
il leur manque un
coquillage
il leur manque Mozart
il leur manque un peu de
la folie de Van Gogh,
il leur manque la lumière
de tes yeux myopes
pour s’enfuir avec toi.//
Lissette Ruiz Contreras »
A découvrir, vraiment, pour voyager et s’étonner
Le livre de Rose-Marie Fournier est un véritable voyage en lui -même , géographique, existentiel, qui respire le partage et la générosité, qui parle avec authenticité et simplicité d’une tranche de vie très intéressante , captivante aussi. Et c’est avec beaucoup d’émotion que la bibliothécaire nendette a pris congé de ses collègues et amis et d’une tranche de vie qui aura marqué sa vie et celles de son entourage en Bolivie et au Nicaragua.
Recension Jean-Marc Theytaz Journaliste-poète
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