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Epître au silence et poèmes, Claude Luezior Imprimer Envoyer
Jeudi, 20 Octobre 2011 16:42

 

Epître Au silence

Lettre à Miroir

J’ai bien reçu ton reflet, mon beau Miroir. Et ne t’en remercie pas : image fêlée, taches et craquelures. Moi qui te croyais encore en munificence avec ton cadre baroque, chuchotant tes ors, inventant des menuets, des portraits d’anges aux troublants visages, toutes ces parures d’un printemps léger.

Condensation d’un autre âge : sur tes bords, le mercure s’est figé en scintillements obscurs, les traces noirâtres d’un mascara minéral habitent désormais tes angles.


Quelque brocanteur ou démiurge en faillite en vanterait les mérites : mensonges d’esthètes ressassant les bienfaits d’heures que le temps scande au nom d’un palais perdu.

L’image reçue est sans emballage. Crue, choquante : celle d’une crinière blanchie au regard brossé de turbulences. J’y ai cherché Laurent le Magnifique et n’ai trouvé que Savonarole. J’ai hélé Vinci : Botticelli jetait ses toiles dans les flammes.

Comment ne pas se rebeller devant l’usure tenace que tu imagines, devant ces ricochets visuels que tu m’adresses : réverbérations convexes d’un destin qui se tord, rayons d’un fard qui convulsionne, chatoiements en déroute. J’ai vu un portrait consumé par les rides au tribunal des jours, une silhouette harcelée par la chasse à courre du destin.

Dans mon jardin premier, les alouettes ont décrété que le compte n’y était pas. Je te le renvoie donc, cher Miroir, ce reflet en poste restante. Pour que tu le restaures en plus aimable ferveur.

 

 


Epître Au silence

Lettre à Chocolat

M’en voilà plein les babines, comme un nourrisson repu, après sa voie lactée. Rêve, refuge. Régression dans l’univers des sens.

Fondre. Lentement, très doucement. Toi en moi. Moi dans tes arômes, sous tes chatteries sucrées. Ou ta noirceur d’ébène.

Face à toi, je suis Adam devant sa pomme, Caïn capable de tous les crimes, pécheur en son péché. Ora pro nobis ! Tentation pure, j’allais dire tentasme. Ne nous soumettez pas…

Et pourquoi me soumettre ? Mon foie me le pardonnera bien! Et pourquoi pas ce carré magique, cette branche de vie, cette praline qui vogue sur la table tel un esquif en quête des lèvres miennes ? Que l’on me donne une seule raison pour que je renonce aux spasmes de la gourmandise !

Il y a bien sûr, au coin de ma rue, un ou deux docteurs de la loi, avec leurs commandements, leur cholestérol et leurs grincheries sur ordonnance. Il y a bien sûr quelques enzymes débordés par tes saveurs à la débandade, un estomac qui rend l’âme, la raison qui joue à la raisonnable, une petite carie qui déjà mijote ses acides.

On a broyé tes fèves pour que tu broies mes viscères, on t’a malaxé pour que je malaxe mon âme, on t’a coulé pour que tu coules en moi. Religion du péché mignon, vite confessé, vite absout. De l’autre côté de la grille, le bon Capucin lisse sa panse. Dieu veille. Le pardon ? Trois messes basses… Ou alors, un éclair au chocolat.

 

 


Epître Au silence

Lettre au Moine

Mille années de prières en héritage. Le mouvement perpétuel du silence. Et l’éternité devant soi.

Tout est dit, ou presque, à l’orée de la contemplation. Un soleil ébroue ses rayons au revers de murs ocres perlant leur sainteté. Frappez et l’on vous ouvrira. Gardien solennel de la création, tu sonnes la lumière dans l’airain de ta cloche : matines ! Ton chant n’est plus à la patère d’une nuit qui s’effiloche : joyeux, il dilue l’inquisition des ombres, la tentation du malin.

Seras-tu, un jour encore, l’éclaireur de mes territoires ? Ceux-là qui se refusent au vulgaire, à l’épaisseur de l’absurde, aux convulsions du siècle ? Laboureur de l’âme humaine, montre-moi le sillon premier. Par ta voix grégorienne, donne-moi le sens, à la jointure de l’invisible.

Être des vôtres : tout poète n’est-il, lui aussi, un moine assoiffé du miracle qu’est l’intériorité ? Poète-moine déchirant ses mots en quête d’intangible. Chercheur désespéré d’une présence et d’une éternité qui sans cesse lui échappent. Frère, dis-moi la différence.

Franchir la porte du partage. Là où le sang de la croix est fluidité entre ma léthargie et l’immensité de l’amour. Être dans Sa main ac cadaver et, le temps d’une aurore, marcher sur les chemins de foi.

Il est vrai, j’en suis bien loin, mais peut-être puis-je, en ce matin de soleil, me désaltérer à vos puits. Me nourrir à vos prières, me confondre aux noces de vos gémellités. Juste un instant me couler dans l’humilité de vos bures.


Quelque part, un silence brode son paradis.

Et si le sang du Graal était là, juste au bout des travées romanes ? Réveille-moi mon Frère !



Les trois Lettres ci-dessus sont issues d'Epître au Silence (Nouvelles et histoires courtes), Ed. Encres Vives, 2011




 

Poèmes

Tisonner l'imaginaire Vent Debout
Humble
 
III
c’est une terre
où poussent les cailloux
comme fleurs vénéneuses
cailloux acérés
sur une terre sans semailles
torturées par les vents
racines et ronces
y deviennent si denses
et les fleurs si minuscules
qu’elles se confondent
avec l’ardoise moirée
et le sang des schistes
 frôler ton front
au nom de l’irrationnel

courber le désespoir
aux marées de l’absence

dérober tes paupières
pour éveiller nos grèves

boire les couleurs
de nos papiers buvard
  me parer de tes rubans
c’est une terre
où vaquent des bêtes
et des gens simples
harnachés de draps bleus
que l’on nomme armaillis
une terre pour humbles
aux pognes cloutées de cals
qui ne cultivent rien
car presque rien n’y vibre
hors couloirs d’avalanches
deux-trois herbes acides
et quelques dents de granit
 

sables mouvants et traces

habiter les rivages
où frissonnent tes lèvres

entrelacer mon vitrail
à tes psaumes de moniale

frémir sur tes pétales
quand se défripe l’aube

mûrir lentement
sur tes limons encore tièdes

   
c’est une terre
même pas glaise
une terre à rocailles
où dansent les galets
qu’un glacier nu
polit depuis des âges
une terre de rien
pour hommes presque seuls
avec leurs trente têtes
leurs cors et leurs pognes
un moutonnement de pierres
et le loup aux aguets
 Ed. Encres Vives, 2011 
   
c’est une terre
que la glace et la caillasse
ravinent depuis toujours
cent arpents
d’herbe innommable
pour gibbeux
descendant à l’automne
sur le flanc de leurs bêtes
leur seule fortune
deux-trois meules
quatre fleurs et un chien
pour un hiver en plaine
  
   
c’est une terre
précieuse et stridente
que ces êtres de roc
appellent ma montagne
une terre sans terre
pour pugilats d’éclairs
une terre vive de ses orages
que ces hommes courbés
ont inscrits dans leur foi
dessinée par les aigles
terre de mégalithes
pour atlantes des cieux
  
   
   
Ed. Encres Vives, 2011  
   
Vent Debout   
VII
  
le scélérat !
il s’ouvre
et répand ses râles
en démesure
jaillit
des antres
granitiques
et décharge
sa lave
  
   
irrévocable pulsion
parmi les failles
qu’il enjambe
rite, sortilège
au-delà de l’ascèse
pour intimes
convergences
le torrent dérobe
au mont sacré
ses sentences d’eau
  
   
il charrie
paillettes
et diamants farouches
emporte toute particule
de doute et de pudeur
dresse des stalagmites
au profond des cavernes
  
   
sur son passage
il bouscule
un sabot de Vénus
quitte une gorge
étanche un désir
et s’enivre
sur les lèvres
d’un glacier
embrasse
les souches
qu’il écartèle
d’une langue
tourmentée
  
   
dans sa frénésie
gourmande
il exalte
ses éclaboussures
tel un soleil son or
pénètre la pierre
et délite le rocher
  
   
puis retombe
en cascades
satisfaites
frémissements
scélérats
pour torrentiel
amant
  
   
Ed. Encres Vives, 2011  
   
Mise à jour le Mardi, 29 Novembre 2011 19:07