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Epître Au silence
Lettre à Miroir J’ai bien reçu ton reflet, mon beau Miroir. Et ne t’en remercie pas : image fêlée, taches et craquelures. Moi qui te croyais encore en munificence avec ton cadre baroque, chuchotant tes ors, inventant des menuets, des portraits d’anges aux troublants visages, toutes ces parures d’un printemps léger.
Condensation d’un autre âge : sur tes bords, le mercure s’est figé en scintillements obscurs, les traces noirâtres d’un mascara minéral habitent désormais tes angles.
Quelque brocanteur ou démiurge en faillite en vanterait les mérites : mensonges d’esthètes ressassant les bienfaits d’heures que le temps scande au nom d’un palais perdu.
L’image reçue est sans emballage. Crue, choquante : celle d’une crinière blanchie au regard brossé de turbulences. J’y ai cherché Laurent le Magnifique et n’ai trouvé que Savonarole. J’ai hélé Vinci : Botticelli jetait ses toiles dans les flammes.
Comment ne pas se rebeller devant l’usure tenace que tu imagines, devant ces ricochets visuels que tu m’adresses : réverbérations convexes d’un destin qui se tord, rayons d’un fard qui convulsionne, chatoiements en déroute. J’ai vu un portrait consumé par les rides au tribunal des jours, une silhouette harcelée par la chasse à courre du destin.
Dans mon jardin premier, les alouettes ont décrété que le compte n’y était pas. Je te le renvoie donc, cher Miroir, ce reflet en poste restante. Pour que tu le restaures en plus aimable ferveur.
Epître Au silence
Lettre à Chocolat
M’en voilà plein les babines, comme un nourrisson repu, après sa voie lactée. Rêve, refuge. Régression dans l’univers des sens.
Fondre. Lentement, très doucement. Toi en moi. Moi dans tes arômes, sous tes chatteries sucrées. Ou ta noirceur d’ébène.
Face à toi, je suis Adam devant sa pomme, Caïn capable de tous les crimes, pécheur en son péché. Ora pro nobis ! Tentation pure, j’allais dire tentasme. Ne nous soumettez pas…
Et pourquoi me soumettre ? Mon foie me le pardonnera bien! Et pourquoi pas ce carré magique, cette branche de vie, cette praline qui vogue sur la table tel un esquif en quête des lèvres miennes ? Que l’on me donne une seule raison pour que je renonce aux spasmes de la gourmandise !
Il y a bien sûr, au coin de ma rue, un ou deux docteurs de la loi, avec leurs commandements, leur cholestérol et leurs grincheries sur ordonnance. Il y a bien sûr quelques enzymes débordés par tes saveurs à la débandade, un estomac qui rend l’âme, la raison qui joue à la raisonnable, une petite carie qui déjà mijote ses acides.
On a broyé tes fèves pour que tu broies mes viscères, on t’a malaxé pour que je malaxe mon âme, on t’a coulé pour que tu coules en moi. Religion du péché mignon, vite confessé, vite absout. De l’autre côté de la grille, le bon Capucin lisse sa panse. Dieu veille. Le pardon ? Trois messes basses… Ou alors, un éclair au chocolat. Epître Au silence
Lettre au Moine
Mille années de prières en héritage. Le mouvement perpétuel du silence. Et l’éternité devant soi.
Tout est dit, ou presque, à l’orée de la contemplation. Un soleil ébroue ses rayons au revers de murs ocres perlant leur sainteté. Frappez et l’on vous ouvrira. Gardien solennel de la création, tu sonnes la lumière dans l’airain de ta cloche : matines ! Ton chant n’est plus à la patère d’une nuit qui s’effiloche : joyeux, il dilue l’inquisition des ombres, la tentation du malin.
Seras-tu, un jour encore, l’éclaireur de mes territoires ? Ceux-là qui se refusent au vulgaire, à l’épaisseur de l’absurde, aux convulsions du siècle ? Laboureur de l’âme humaine, montre-moi le sillon premier. Par ta voix grégorienne, donne-moi le sens, à la jointure de l’invisible.
Être des vôtres : tout poète n’est-il, lui aussi, un moine assoiffé du miracle qu’est l’intériorité ? Poète-moine déchirant ses mots en quête d’intangible. Chercheur désespéré d’une présence et d’une éternité qui sans cesse lui échappent. Frère, dis-moi la différence.
Franchir la porte du partage. Là où le sang de la croix est fluidité entre ma léthargie et l’immensité de l’amour. Être dans Sa main ac cadaver et, le temps d’une aurore, marcher sur les chemins de foi.
Il est vrai, j’en suis bien loin, mais peut-être puis-je, en ce matin de soleil, me désaltérer à vos puits. Me nourrir à vos prières, me confondre aux noces de vos gémellités. Juste un instant me couler dans l’humilité de vos bures.
Quelque part, un silence brode son paradis.
Et si le sang du Graal était là, juste au bout des travées romanes ? Réveille-moi mon Frère !
Les trois Lettres ci-dessus sont issues d'Epître au Silence (Nouvelles et histoires courtes), Ed. Encres Vives, 2011
Poèmes | Tisonner l'imaginaire | | Vent Debout | Humble | | III | c’est une terre où poussent les cailloux comme fleurs vénéneuses cailloux acérés sur une terre sans semailles torturées par les vents racines et ronces y deviennent si denses et les fleurs si minuscules qu’elles se confondent avec l’ardoise moirée et le sang des schistes | | frôler ton front au nom de l’irrationnel
courber le désespoir aux marées de l’absence
dérober tes paupières pour éveiller nos grèves
boire les couleurs de nos papiers buvard | | | | me parer de tes rubans | c’est une terre où vaquent des bêtes et des gens simples harnachés de draps bleus que l’on nomme armaillis une terre pour humbles aux pognes cloutées de cals qui ne cultivent rien car presque rien n’y vibre hors couloirs d’avalanches deux-trois herbes acides et quelques dents de granit | | sables mouvants et traces habiter les rivages où frissonnent tes lèvres
entrelacer mon vitrail à tes psaumes de moniale
frémir sur tes pétales quand se défripe l’aube
mûrir lentement sur tes limons encore tièdes | | | | | c’est une terre même pas glaise une terre à rocailles où dansent les galets qu’un glacier nu polit depuis des âges une terre de rien pour hommes presque seuls avec leurs trente têtes leurs cors et leurs pognes un moutonnement de pierres et le loup aux aguets | | Ed. Encres Vives, 2011 | | | | | c’est une terre que la glace et la caillasse ravinent depuis toujours cent arpents d’herbe innommable pour gibbeux descendant à l’automne sur le flanc de leurs bêtes leur seule fortune deux-trois meules quatre fleurs et un chien pour un hiver en plaine | | | | | | | c’est une terre précieuse et stridente que ces êtres de roc appellent ma montagne une terre sans terre pour pugilats d’éclairs une terre vive de ses orages que ces hommes courbés ont inscrits dans leur foi dessinée par les aigles terre de mégalithes pour atlantes des cieux | | | | | | | | | | | | Ed. Encres Vives, 2011 | | | | | | | | Vent Debout | | | VII | | | le scélérat ! il s’ouvre et répand ses râles en démesure jaillit des antres granitiques et décharge sa lave | | | | | | | irrévocable pulsion parmi les failles qu’il enjambe rite, sortilège au-delà de l’ascèse pour intimes convergences le torrent dérobe au mont sacré ses sentences d’eau | | | | | | | il charrie paillettes et diamants farouches emporte toute particule de doute et de pudeur dresse des stalagmites au profond des cavernes | | | | | | | sur son passage il bouscule un sabot de Vénus quitte une gorge étanche un désir et s’enivre sur les lèvres d’un glacier embrasse les souches qu’il écartèle d’une langue tourmentée | | | | | | | dans sa frénésie gourmande il exalte ses éclaboussures tel un soleil son or pénètre la pierre et délite le rocher | | | | | | | puis retombe en cascades satisfaites frémissements scélérats pour torrentiel amant | | | | | | | | Ed. Encres Vives, 2011 | | | | | | |
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