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La fabrique des Singularités, Jérôme Meizoz Imprimer Envoyer
Dimanche, 29 Mai 2011 17:19

 

Extrait de l'ouvrage "La Fabrique des Singularités "

Postures littéraires II

Chapitre: "Les écrivains et l'argent: un tabou (p. 241-242)


... Les aides culturelles et l'intervention des sociétés d'auteurs veillent aujourd'hui à des conditions meilleures. Mais une étude récente de Bernard Lahire sur la condition matérielle de 503 écrivains français montre que la plupart sont condamnés à un double métier, et souvent dans des conditions financières précaires, très défavorables à l'écriture. En Suisse romande, l'écrivain Eugène, par exemple, a tenté durant dix ans de vivre de sa plume. Il a ainsi accepté diverses commandes de la presse et des éditeurs, donné des lectures.

Or, il constate aujourd'hui qu'il ne parvient pas à retirer un revenu décent de cette activité. Pire, son écriture personnelle a régressé devant les textes mercenaires qui dévorent tout son temps. Ainsi Eugène a-t-il adressé en 2005, une Lettre ouverte au Conseil fédéral soulignant ce paradoxe: "Je suis pauvre parce que j'essaie de vivre de ma plume." (Quarto, no. 20, 2005, p. 70). Inutile de préciser que cette lettre est restée sans réponse.

Les causes de la précarité des auteurs sont diverses et anciennes. L'inégale répartition des revenus dans la chaîne du livre en est une, on l'a vu. La taille réelle du marché en Suisse en est une autre: la taille du public en Suisse romande semble insuffisante pour qu'un auteur vive de ses ventes. Ainsi 92% des auteurs romands ont une seconde profession - chiffre à peu prés équivalent en France - et l'écriture se fait à temps volé. A ces difficultés s'ajoute un obstacle symbolique: en Suisse, l'activité d'écrivain est peu valorisée, peu familière ou reconnue auprès du grand public. La professionnalisation de l'activité d'écriture y demeure un sujet controversé, même parmi les écrivains....



... Notre imaginaire national n'est pas construit sur des figures littéraires. "Ecrivain" n'est pas considéré comme une profession: ce statut d'indépendant ne donne ainsi pas droit au chômage. Les écrivains pourront-ils un jour justifier leur appartenance aux intermittents du spectacle, au même titre que les comédiens et les musiciens? La situation des écrivains en Suisse est assez comparable, à ce titre, à celle de danseur, qui, très peu reconnue jusqu'ici est en voie d'organisation. On peut se demander, au fond, pourquoi l'activité d'écriture ne peut être perçue comme un travail. Une très longue tradition venue de l'aube du Romantisme, identifie l'écriture à une vocation désintéressée et souffrante. L'artiste travaillerait dans l'obscure gratuité! Ainsi occulte-t-on la condition matérielle des auteurs!

Edition Slatkine 2011, Genève, Collection Erudition

Mise à jour le Dimanche, 29 Mai 2011 17:22