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Présentation Simon a été un enfant maladroit et solitaire très occupé à épauler sa mère dans la difficile tâche de vivre. Désormais devenu adulte, neurasthénique et légèrement replié sur lui-même, sa quiétude médiocre est bousculée, un beau jour, par une découverte qui l’oblige à se lancer enfin à la quête de sa propre histoire. Il découvre alors quelle sombre histoire a fait de lui ce qu’il est, mais aussi qu’il n’est, finalement, ni aussi maladroit ni aussi bon à rien qu’il le croyait. Au lieu de se considérer éternellement comme la victime impuissante de la tragédie d’une autre que lui, Simon va se découvrir, malgré lui, le héros unique – et le plus grand acteur – de sa propre destinée.
Extrait Eberlué, je m’arrêtais sur le pas de la porte. La table de l’office était couverte de victuailles, de plats et de bols de tailles diverses remplis de nourritures mystérieuses, currys de poissons-chats ou autres monstres des profondeurs, losanges de pâtisseries dégoulinantes de miel sauvage, ailerons de requin confits et même ce qui ressemblait à des cuisses d’antilope au cacao. Au centre de tous ces délices trônait une cagette en bois dans laquelle une poule blanche s’agitait en caquetant. Pendant que, les yeux ronds de surprise, j’examinai tout cela, les six femmes entrèrent en procession dans l’office.
Les Tamoules avaient revêtu des saris rouges et jaunes, elles avaient dénoué leurs cheveux habituellement serrés en chignon et les avaient entremêlés de tresses d’argent. Leurs bras et leurs chevilles étaient cerclés de bijoux de cet or très jaune qu’on ne trouve qu’en Asie.
Les deux Somaliennes disparaissaient dans des boubous éblouissants d’un bleu royal zébré de flammes orange. La tête surmontée de ces turbans éclatants qu’elles portaient à leur arrivée, les bras et les chevilles tintant de nombreux bijoux de cuivre qui brillaient comme de l’or liquide sur leur peau sombre. Tout cela jetait des éclats de feu sous les néons de la cuisine.
Même la Sibérienne avait revêtu un habit de cérémonie constitué de centaines de bandelettes de toutes les couleurs, et, comme à son arrivée, elle portait sa couronne de rubans, l’ensemble lui conférant l’air à la fois juvénile et majestueux et la faisant ressembler à une babouchka dodue et excessivement maternelle (d’habitude, il faut faire un effort pour se convaincre qu’elle est de sexe féminin). Ce qui la distinguait particulièrement des autres est que pour une fois, pour la première fois à ma connaissance, elle souriait. Ce n’était pas un sourire de joie, plutôt quelque chose de mystérieux, un sourire d’Atlantide, à la fois plein de confiance et rempli de la prescience du drame.
Toutes ces splendeurs étaient portées avec tant de naturel que c’est moi qui semblais déguisé, dans mon costume brun élimé aux coudes et ma cravate ficelle jaune.
Les trois Tamoules me prirent gentiment par le coude en pépiant et me firent asseoir sur une chaise au centre de la cuisine. C’était un peu comme dans un rêve : j’ignorais complètement ce qu’on attendait de moi. Tout était sombre autour de nous, avec seulement quelques éclairs lorsque les bijoux des femmes reflétaient l’unique néon allumé. Les deux Somaliennes se tenaient debout, en face de moi, hiératiques et sereines. Je ne voyais que les flammes de leurs boubous, et leurs dents blanches lorsqu’elles souriaient.
Lorsque je fus installé, muet de saisissement et quelque peu perturbé par ce cérémonial inconnu, les six femmes se turent d’un coup ; puis, après un instant de silence absolu, les trois Tamoules s’accroupirent à mes pieds et entamèrent une mélopée à voix basse pendant que la Sibérienne, à gestes précis, allumait des dizaines de bougies qu’elle déposa avec précaution tout autour de la pièce.
La Somalienne qui n’était pas muette saisit la poule dans sa cage d’osier ; brutalement, d’un seul coup adroitement porté, elle l’égorgea. Le sang s’écoula le long de son bras et vint goutter dans une bassine posée par terre. La mélopée se fit soudain plus insistante. Une odeur cuivrée envahit la pièce. Moi qui avais consacré toutes ces dernières heures à rétablir la normalité en ville, j’étais incapable de croire ce que je voyais. Ma tête tournait.
Dieux de la fertilité, Dieux des Indes et de l’Afrique, Dieux puissants des toundras russes et même vous, petits dieux impuissants des pays d’occident (dit la Somalienne non muette à voix basse), soyez nos témoins attentifs et bienveillants : par cette cérémonie, Simon, notre petit patron, le veilleur de nuit de l’hôtel du Bout du Monde, le roi des singes de notre univers minuscule et le mâle dominant d’un troupeau défait, Simon est institué père-des-petits-peuples-à-venir. Que tous les enfants à naître soient ses fils et ses filles !
Je… Je… Mais enfin, ça ne va pas la tête ? M’exclamai-je, mais les Tamoules me mirent gentiment une paume sur la bouche et la Sibérienne me jeta un regard grave et courroucé. Manifestement, à ce stade de la cérémonie, je n’avais pas mon mot à dire. La femme girafe, muette, vint s’asseoir près de moi et se saisit de ma main avec douceur.
L’autre Somalienne continuait son incantation comme si je n’étais pas là. Elle grommela de sombres paroles inintelligibles en trempant un chiffon dans la bassine de sang. Lorsque le tissu fut devenu noir, elle le tordit entre ses mains, s’approcha de moi et me le plaça sur les épaules en youyoutant.
Au bord de l’évanouissement (décidément, les surprises du Père Noël ne sont pas ma tasse de thé), j’arrachai le tissu, je me dressai d’un bond et repoussai violemment les mains gracieuses des femmes qui tentaient de me retenir.
Vous avez perdu la tête ? Criai-je, relativement paniqué. On est en plein rêve, là. Je ne suis le père de personne ! C’est déjà assez difficile d’être le fils de quelqu’un ! D’ailleurs, je n’ai couché avec personne de toute ma vie, je… je… Bon, d’accord, j’ai mal interprété le geste de l’autre, là, mais enfin, je… enfin, c’est quoi ces conneries ? (Habituellement, je ne suis pas grossier, mais dans ce cas, le mot ne me semblait pas trop fort).
Justement, dit l’Africaine. À te voir, il nous semblait bien que tu n’étais que le fils de tes parents et le père de personne. Alors, comme elle (elle désigna la muette), elle a besoin d’un père pour son enfant, et que toi, tu es disponible… Mais il y en a un, de père ! Son avorton, il n’est pas arrivé dans son ventre par courrier postal ! Dans nos coutumes, les femmes choisissent le père de leurs enfants, dit la femme calmement.
N’importe quoi ! Criai-je. Elle couche avec toute l’Afrique et puis elle choisit le père, et comme par hasard, c’est moi. Le problème est que j’ai oublié d’être bête. Qu’elle se trouve un autre pigeon, dis-je, furieux. J’ai déjà assez de problèmes de famille comme ça.
Elle a fait le bon choix : tu raisonnes comme un homme, dit la Somalienne. Elle ne décide pas avec qui elle couche ; ça, c’est avec qui veut la prendre, car, comme toutes les femmes du monde ou presque, elle n’a pas tellement son mot à dire. Il n’y a que dans vos pays soi-disant développés que les femmes se transforment en furies au vagin denté, qu’elles croient avoir le choix (on peut d’ailleurs en douter quand on voit comment elles apprennent à se grimer pour appâter le mâle). En revanche, comme je te l’ai dit, elle décide de qui sera le père. D’ailleurs, les prétendants sont plutôt rares, en général. Et c’est justement toi qu’elle a choisi. Tu devrais te sentir honoré.
Ahaha, ricanai-je faute de mieux, parce que c’est honorable de se retrouver père sans avoir même eu droit au plaisir qui va avec la conception?
Elle a fait le bon choix : tu raisonnes comme un homme, dit la Somalienne. Tu as tout à fait raison : souvent, les hommes ont le plaisir de l’acte et les femmes la douleur des conséquences. Et dans son cas, si cela peut te rassurer, elle n’a pas eu de plaisir. C’est une Africaine, elle est excisée. Tu sais ce que cela veut dire ? Oui ? Alors peut-être sais-tu que l’excision ne sert à rien d’autre qu’à ravir aux femmes le plaisir, car si femmes et hommes se rejoignaient sur l’exquise rive, ce serait trop dangereux pour la légende qui veut que le plaisir des hommes soit plus près de Dieu que celui des femmes. En réalité la mère de ton enfant ici présente ne connaît du plaisir que celui qu’elle a vu dans les yeux de l’homme qui l’a possédée. Et comme nous toutes, elle n’a maintenant droit qu’aux maux de la maternité, qui durent non pas neuf mois, mais quatre-vingt-dix-neuf ans. Comme pour nous toutes (les autres femmes hochent la tête) c’est le ventre déchiré et les entrailles à l’air qui vont demain faire le plaisir de la mère de ton fils. Tu comprendras donc que la seule chose qu’elles peuvent faire, les femmes, c’est de choisir le père. Elle t’a choisi, toi. Tu devrais te sentir honoré.
Quelle comédie ! M’exclamai-je. Vous n’espérez tout de même pas que cette pseudo-cérémonie suffira à me convaincre et à faire de moi un père ?
Il est vrai, admit la Somalienne, que la cérémonie est un peu bâclée. C’est une cérémonie expresse et multiethnique. Mais le rituel de ce soir a beau être complètement inventé à ton seul usage, il n’en est pas moins authentique. Dis-moi, n’est-ce pas au moins aussi solennel que si tu avais grimpé la femme à la sauvette dans une arrière-cour ? Dis-moi, n’est-ce pas aussi impressionnant et aventureux que si tu avais conçu l’enfant, par surprise et sans y penser un instant, entre les jambes d’une femme générique, un soir où tu aurais trop bu ? Ce rituel inventé à ton usage unique et personnel est à peine plus long qu’un dépôt de ta semence au fond du ventre de la femme, mais crois-moi, il est incomparablement plus fiable. Tu n’es pas sans savoir que la plupart du temps, les pères biologiques n’ont pas assez de jambes pour s’enfuir, surtout quand ils ont volé leur plaisir avec des beautés comme l’est la mère de ton futur enfant. Crois-moi, petit homme, tu vaux largement un autre père. Nous l’avons compris tout de suite quand tu as laissé la clef de la dix-huit. Et quand tu t’es engagé envers la mère de ton futur enfant en la regardant dormir au lieu de t’enfuir. Et quand tu lui as raconté ta vie, et parlé de tes parents. Nous avons su que tu étais fait pour être le père qu’elle cherchait. Ne discute pas, tout est décidé. Nous en avons longuement parlé entre nous – elle a beau être muette, la femme girafe sait ce qu’elle veut. Et c’est toi qu’elle veut pour père de son enfant. D’ailleurs, tu n’as pas le choix : nous n’avons rien d’autre sous la main. Le cercle de nos relations est assez limité dans ton pays qui nous accueille vraiment du bout des lèvres.
Ahah, ce n’est même pas moi, c’est seulement que vous n’avez rien d’autre sous la main ! Je refuse d’être considéré comme un dernier choix. J’ai déjà assez de souci comme ça.
Mon petit homme, tu n’es pas le dernier choix du tout, tu es le seul et l’unique choix. Cela fait quand même une grande différence, non ?
Mais la paternité ne peut pas être le fait du hasard !
Ah non ? Et comment la définirais-tu ? C’est une illusion occidentale que de croire qu’on a aboli le hasard. Nous autres sauvages d’Afrique, d’Asie, des Indes éternelles ou des froids du grand nord savons bien que ce sont les enfants qui décident de naître là ou là ; ce sont eux et eux seuls qui viennent et qui partent où et quand ils le désirent. Les mères ne décident rien, elles ne font que contenir ; quant aux pères, ils ignorent la plupart du temps le poids de leur intervention ; ils préfèrent abandonner ce genre d’événements dans les coffres bien fermés des secrets de femelles. Partout dans le monde, à part dans ton occident (et encore !), la paternité est bel et bien le fait du hasard. En te choisissant, nous ne faisons que lui donner un minuscule coup de pouce. Ne te plains pas. Nous faisons œuvre d’intégration.
En égorgeant un poulet dans la cuisine de l’hôtel ? Persiflai-je.
D’accord, d’accord, c’était pour le folklore. Mais admet tout de même que cela t’a impressionné. Et puis, nous voulions que tu t’habitues à la vue du sang. Il va certainement encore couler, quand elle accouchera. Et toi, il faudra que tu lui tiennes la main. Prie le ciel que ton fils voie le jour sans trop déchirer sa mère.
Je ne suis pas le père de cet enfant ! Criai-je, affolé. Je ne suis que le fils de quelqu’un, le père de personne, je n’ai jamais eu le choix, laissez-moi tranquille !
Maintenant, tu l’as, et tu l’es puisque nous décidons à ta place ! Marmonne la femme, indifférente. Peut-être seras-tu un père indigne, peut-être seras-tu un père indifférent, peut-être seras-tu un père inexistant, ou peut-être seras-tu un père attentionné. Tout cela, nous le verrons plus tard. Mais une chose est certaine. À partir de maintenant, tu n’es plus un non-père. Il n’y a pas de retour en arrière. Dis-moi un peu, aurais-tu forcé la femme à avorter si tu l’avais réellement conçu ?
Non, non. Je… Bien sûr que non. Elle est libre de son corps.
Libre, rit la femme. Soit. Alors, elle décide en toute liberté et sans cérémonie que tu es le père qu’il lui faut.
"La théorie du Papillon" roman, In folio 2008 |