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Tu m'écriras, Jean-Paul Comtesse Imprimer Envoyer
Dimanche, 28 Juin 2009 10:15

Nouvelle

Avant l’heure du rendez-vous, il passa chez le traiteur et choisit un pique-nique comme du temps de leur tocade pour les déjeuners sur l’herbe. Car elle avait pris le goût des moments débridés : manger à la diable et faire l’amour sous un arbre, dans la forêt, n’importe où, n’importe quand.

A la petite librairie qu’elle avait indiquée, personne. Il fait semblant de bouquiner en louchant vers la porte d’entrée.

 

Il réfléchit, s’interroge. Se montrer charmant, insouciant, charmeur. Revivre un moment du bonheur découvert ensemble. Je suis le plus jeune, elle m’a appris la femme. Je lui dois tout. Avec elle, j’ai commis le délit d’initié. Saisir chaque occasion pour être encore le loufoque qui l’a séduite: « Ton gobelet va se renverser, ‘la France, ton café fout le camp’… eh ! regarde ces oiseaux qui se bécotent… ». N’accepter aucun reproche : c’est elle qui me lâche. Est-ce qu’elle a décidé de rompre ou s’agit-il d’une passade de vacances ?

 

Si elle annonce la rencontre qu’on est persuadé de ne faire qu’une fois – cette ‘opportunité inespérée’ dont elle parlait dans les heures de récriminations - alors répliquer du tac au tac : « Prends garde à ne pas lâcher la proie pour l’ombre ! »

 

Les minutes passent ; elle est en retard… ou ne viendra pas. La voici !

La voici.

Joviale, à l’aise, neutre. Elle lui adresse un signe amical de la main et se dirige vers la vendeuse qui présente l’album commandé ; elle l’examine, est satisfaite, demande un emballage de fête. Chemisier blanc, décolleté parfait, pantalon clair. Ce n’est plus la tenue en jeans pour faire décontractée. Plusieurs bijoux, lesquels ? Ses lèvres, aujourd’hui sans nulle expression. C’est bien ça, elle a changé, c’est la rupture.

 

Dehors, elle dit : « Pique-niquer ? Ne pense pas à ça, voyons ! Tu sais que je dois te parler. Il faut que je te parle. Aide-moi. »

Au snack, les salades sont de premier choix. Elle fait l’éloge des menus végétariens. C’est la première fois qu’ils mangent dans un restaurant de ce genre. Des sets publicitaires font office de nappes. Il regarde autour de lui. Où suis-je ? Elle se met à parler au rythme d’un entretien préparé. Oui, elle a fait LA rencontre de sa vie. Un homme calme, raisonnable, « moins doué que toi, mais simple, sérieux et d’âge mûr. Il habite chez moi, une présence rassurante. Nous allons vendre sa propriété ; il a eu une vie active et aspire au calme. Seule à quarante ans, il faut organiser mon existence. Finies, les séparations à deux heures du matin, les réveils solitaires. Eric m’offre la sécurité. »

 

- La sécurité enfin, enfin ! Comprends-tu ?
- La sécurité et la monotonie !
- Tu n’as pas le droit de parler ainsi.

Les salades n’ont aucune saveur ; il chipote. Elle parle maintenant de sa santé : tout est mieux à présent grâce à des gouttes homéopathiques et un régime équilibré qu’ils suivent tous les deux. Elle ne prend pas de café, une tisane.


- L’amour avec lui, c’est comment ?
- Normal, répond-elle.

Sur la place de stationnement, elle arrange des choses dans sa voiture. Il la voit de dos, courbée vers le siège : image d’étreinte. Il offre de partager les achats du pique-nique : « Vous mangerez bien les deux canapés au saumon… » Hésitations, vague sourire précédant un « Pourquoi pas » de petite bourgeoise. Il envisage de développer des arguments : « As- tu vraiment réfléchi ? Ce n’est pas à moi de te rappeler … », mais se tait. Elle tend la joue pour un bisou d’adieu ; il la prend dans ses bras, frôle les hanches.
Rien.
Pire, une phrase : « Buvons encore quelque chose » dit-elle en se dégageant.

Ce tea-room est un endroit où les personnes âgées vont manger des pâtisseries. Elle demande une verveine, lui une eau minérale. De son sac à main elle tire un livre : La Pensée Active, tourne les pages, trouve le paragraphe recherché. Il n’écoute pas, devine les seins sous la blouse. Des bulles d’eau gazeuse tournent dans son verre et éclatent. Une abeille s’agite entre les deux personnages et va de l’un à l’autre, insecte hermétique. Il déplace un peu sa chaise, voit mieux la cime d’arbres au-delà des toits. Partir en voyage ? Il pense à ce qu’elle est sur le point de devenir au grand jour en regard des lueurs de leurs nuits.

Elle paraît conclure le dialogue qui n’a pas eu lieu en disant : « Tu dois comprendre la situation. Tu m’écriras de temps en temps. »

Tu m’écriras !

Les lettres survoltées qu’elle écrivait… Des moments de démence amoureuse. Récits de leurs ébats, dessins dans la marge, une sensualité déchaînée, des citations littéraires. Marie Labbé : Baise m’encor, baise et rebaise – Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise. Il devait rendre ce courrier qu’elle relisait à voix chaude; relisait, revivait - avant d’allumer la bougie et tenir chaque feuille jusqu’à la dernière flamme, jusqu’à se brûler les doigts, avec l’audace de se brûler les doigts.

 

De nouveau sur la place de stationnement. Une embrassade, en bons amis. Elle ouvre la portière pour aérer. Le regarde dans les yeux : « Abrégeons, c’est pénible. En fait, la seule chose que je devais te dire aujourd’hui c’est que je penserai toujours à toi, ta joie, tes rires. » Elle s’installe au volant, démarre prudemment, fait un geste du bras gauche par la vitre baisée. Geste difficile à interpréter : espoir ou regret. La fin des adieux. Tous les adieux ont été créés pour abréger.

 

Il longe la rue, regard au sol comme si le trottoir était déformé. J’écrirai des lettres pareilles aux siennes. Elle devra se cacher pour les lire à la lueur d’une bougie. Des pages sur l’exceptionnel, l’exceptionnel qui, par définition, ne dure pas. Mais il ne sait pas s’il écrira jamais. Non, il ne sait vraiment pas. Il n’en sait rien. Sans en avoir prêté attention, il se trouve à la terrasse d'un café. Le garçon s'avance, efficace, gilet noir, serviette blanche sur l'épaule.

- Et pour Monsieur, ce sera ?
- Une bière.

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Publiée dans la revue "Intervalles" No 66
Plus d'informations sur le site de l'auteur: jpcomtesse.com

Mise à jour le Dimanche, 28 Juin 2009 10:17